Jessica – Entreprendre avec son cœur

La rentrée ne sonne pas forcément la fin des plaisirs. Jessica Brudey a lancé, il y a quelques années, Foodîles, un véritable univers autour de la table créole. Elle ne cache pas son ambition : l’exporter au-delà des frontières de son territoire. Son plus grand défi n’en reste pas moins d’évoluer dans un environnement entrepreneurial sain, qu’elle tente de créer au quotidien. Elle partage ici sa recette. Elle inaugure une nouvelle saison, ancrée dans l’intention de montrer celles qui proposent une alternative, comment elle s’y prennent pour y parvenir, pourquoi il est plus que jamais fondamental aujourd’hui de changement de braquet, d’envisager les choses autrement. Ce sont, après tout tout, comme l’on dit en Guadeloupe, les grains de riz qui font un sac de riz.

Si tu devais te définir en trois mots, lesquels seraient-ils ?

Persévérance, vision et humanité

Humanité ?

J’estime plus que souhaitable que s’instaure à un entrepreneuriat sain, un entrepreneuriat bon. Pas cet entrepreneuriat de gladiateurs, qui s’affrontent sur un ring. On a souvent cet image d’affrontements plutôt que de collaborations, de coopérations…

Est-ce ainsi que tu perçois l’univers entrepreneurial ?

Oui. Un ring. Tandis qu’il suffit de changer d’entourage, de spectre, pour retrouver des conditions saines de travail.

N’est-ce pas pas là une vision féminine de l’entrepreneuriat ?

Je ne me suis jamais posée la question. Je ne crois pas qu’il existe de différence. Je ne vois pas de différence sauf au niveau des obligations, des injonctions, sur la maternité, notamment. Mon compagnon est aussi entrepreneur. Nous sommes soumis aux mêmes obligations, aux mêmes pressions de rendement, de satisfaction du client. La seule différence, c’est la charge mentale.

Est-ce que ton compagnon la partage, cette charge mentale  ?

Totalement. Il m’a récemment dit qu’il apprend beaucoup. Notamment sur cette question qui me semble fondamentale, d’un entrepreneuriat plus sain, où l’on souhaite être efficace, que le client soit satisfait, dans un environnement de qualité. Lorsque mon compagnon part sur ses chantiers et qu’il revient, que j’ai la tête comme ça : les révisions ont commencé (NDLR : l’entretien s’est déroulé au début du mois d’août), il faut jongler entre télé, jeux, plage et le travail ne s’arrête pas – devis, factures, finalisation des projets en cours… Lorsqu’il sent que j’ai la tête en feu, il prend le relais. Il gère tout, afin que je puisse disposer d’un moment à moi.

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Le magazine

Quelles sont les composantes de l’univers Foodîles ?

Foodîles est une société de média. The Flamboyant agency est la maison d’édition dans laquelle je suis associée avec Mylène Colmar. L’agence édite le magazine Foodîles. Elle édite des livres aussi. Nous avons notamment publié le premier livre du chef Kichenin. Nous finalisons le premier livre de Maïss cuisine (NDLR : il est disponible depuis la fin du mois d’août). Nous prévoyons un ouvrage supplémentaire en septembre. Nous publions, enfin, des hors-séries thématiques et des magazines commandés par les institutions.

Au départ, nous proposions trois magazines Foodîles, chaque année. Nous avons choisi de réduire nos publications à deux annuelles du fait de notre activité d’édition, de la publication des hors-séries.

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Maiss cuisine (Foodîles n°10)

Veux-tu raconter l’histoire, l’historique de Foodîles, cette belle aventure culinaire ?

Lorsque j’ai eu mon bac, je souhaitais faire des études de philosophie. Mes parents et mes professeurs m’ont retenue en Guadeloupe pour que j’intègre la prépa littéraire qui ouvrait alors, au lycée Gerville-Réache, à Basse-Terre. Je l’ai fait, sans conviction. Et puis, je suis partie suivre mon cursus de philo. C’était intéressant mais enseigner la philo ne m’intéressait pas. J’ai donc bifurqué vers les sciences de l’Éducation  : je voulais être professeure des écoles, l’emploi qui rassure les parents : fonctionnaire, 40% de vie chère, sécurité de l’emploi…

Donc, sciences de l’Éducation, lettres modernes et puis les concours, que je n’ai pas réussis. Alors assistante pédagogique au collège, j’ai rencontré Danik Zandronis, journaliste, qui m’a proposé de travailler pour son média. J’ai aimé ce monde que je découvrais et me suis engagée dans un Master en communication et patrimoine, en alternance, avec Jacqueline Cachemire-Thôle et Yves Thôle, deux institutions en la matière.

Je tombe enceinte. Mais, entre temps, j’ai déjà créé – nous sommes en 2012 – la communauté Facebook « Où fait-il bon manger en Guadeloupe ? ». Je voulais partager mes bons plans. Voyant que cela prenait, que la population partageait ses idées mais que les restaurateurs y trouvaient également leur compte, je me suis dit qu’il fallait crée un outil pour rassembler tout ce monde-là, qui me permettrait, par ailleurs, de gagner ma vie.

C’est ainsi que j’ai crée l’application Foodîles en 2014. Et puis, le site Internet, les réseaux sociaux. Cela a pris de l’ampleur. Nous avons alors proposé des ateliers…

Il suffit de changer d’entourage, de spectre, pour retrouver des conditions saines de travail.

Quand Guadeloupe Tech entre-t-elle dans l’équation ?

Durant cette période, je suis très active dans le milieu associatif, avec Guadeloupe Tech et TedXPointeàPitre.

GuadeloupeTech est une association qui réunit les actrices et acteurs de la tech – tout ce qui touche au digital, aux réseaux sociaux, aux techniques numérique, à l’infographie, etc. Ils se sont unis pour agglomérer les bonnes informations, les partager, pour faciliter les levées de fonds : il est parfois plus intéressant d’être trois ou quatre pour ce faire. Pour bénéficier de services, enfin : ensemble, on est toujours plus puissants.

C’est là que tu rencontres Mylène Colmar, ton associée…

Au sein de l’association TedX.

Nous travaillions toutes les deux dans la com’. Le courant est passé. En 2018, je lui ai proposé de m’accompagner sur la création d’un magazine. Nous partions sur un webzine, un truc sans prétentions. Lorsque l’on a vu la maquette, les compétences qui se sont agrégées autour du projet, nous avons décidé d’en proposer une version papier. Quatre ans plus tard, nous publions notre dixième numéro.

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Le magazine Foodîles n°10

Foodîles appartient à ce mouvement d’attraction vers la cuisine, le bien manger, les bons produits, le fooding…

Foodîles a participé à ce passage du cuisinier artisan au cuisinier star. Mais, au-delà des femmes et des hommes qui le travaillent, nous souhaitons également magnifier le produit. Parce qu’il est noble et qu’il a sa place. Nous voulons toucher tant l’agriculteur, le producteur que son produit. Nous voulons que tout ce qui passe par la bouche et procure des émotions soit dans Foodîles.

Quelles sont vos ambitions, disons, à moyen termes ?

Nous voudrions toucher Paris et le continent africain. Nous voulons, au-travers du magazine, montrer l’excellence des chefs caribéens et africains. L’attrait vers les épices, vers le métissage des cuisines est une réalité à laquelle nous voulons prendre part.

Nous cuisinons ensemble, mon chéri, les enfants et moi. J’aime les mélanges. Et celui-là est extraordinaire.

Outre la cuisine antillaise, quelle est ta cuisine préférée ?

La cuisine italienne ! (rires) J’adore les pâtes : noires, vertes, en lasagnes ou en ravioli…

Et qu’aimes-tu cuisiner ?

J’aime bien les plats one pot, le migan, le bébélé, le dombré. J’aime tout ce qui mijote, avec des racines, des queues de cochon, du lard fumé. Lorsque je cuisine, je mets tout le monde à contribution. Nous cuisinons ensemble, mon chéri, les enfants et moi. J’aime les mélanges. Et celui-là est extraordinaire.

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Fabienne Youyoutte et son équipe ( Foodîles n°10)

Quels sont les chef.fe.s qui t’émeuvent, te touchent ?

C’est difficile de faire un choix…

Chez les femmes, j’apprécie beaucoup le travail de Fabienne Youyoutte. Elle a un slogan qui me parle, qui est beau : « Nous y avons tous droit ». J’aime beaucoup le travail d’intégration de ses équipes, de mise en avant de ses origines : elle est partie de rien.

J’aime beaucoup la cheffe Évelyne aussi, du restaurant du même nom, pour son abnégation. Elle tient un restaurant à Carénage, un quartier très populaire, qui n’a pas très bonne réputation. On pourrait imaginer un boui-boui, fait de brique et de broc . C’est tout le contraire. Elle force le respect, impose ses horaires. Elle prouve que l’on peut tenir un restaurant n’importe où, avoir un certain niveau d’exigences et faire de la très bonne cuisine.

Chez les hommes, j’admire le talent du chef Jarny (Grot an nou)12. Il transforme l’ordinaire en extraordinaire.

Quelle est ta vision de la Guadeloupe d’aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je préfère être du côté du positif, de celles et ceux qui font, qui montrent ce qu’il existe de bon, de meilleur en nous. Il y aura toujours des avis négatifs, des retours négatifs.

En matière culinaire, j’invite à l’ouverture, à la découverte, aux aventures nouvelles, aux saveurs nouvelles, même sur les plats que l’on estime basiques, tels que le court-bouillon de poisson ou le colombo : par rapport au moment où l’on incorporera les graines à roussir, si l’on y ajoute de l’aubergine ou de la mangue, le goût sera différent. S’ouvrir aux expériences nouvelles. Faire fi de l’immobilisme, du I bon kon sa [c’est bon comme ça]. Exiger l’exigence.

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Jessica Brudey

Penses-tu appartenir à une génération nouvelle ? Si oui, qu’est-ce qui vous rassemble ?

J’appartiens clairement à une génération qui partage une même mentalité, une même ambition. Entrepreneur.e.s ou salarié.e.s, il y a un besoin d’efficacité, un besoin d’habiter et de prendre possession de notre terroir, de notre territoire, cette conscience que nous avons de la chance de vivre en Guadeloupe, qu’il s’agit d’en faire quelque chose.

Il y a un besoin d’efficacité, un besoin d’habiter et de prendre possession de notre terroir, de notre territoire, cette conscience que nous avons de la chance de vivre en Guadeloupe, qu’il s’agit d’en faire quelque chose

Ta conclusion  idéale ?

Je crois que la vie est jalonnée de messages. Je ne me plaisais pas en prépa mais j’y ai rencontré les amies que j’ai encore aujourd’hui. Nous n’exerçons pas du tout les mêmes métiers mais elles me soutiennent, elles m’encouragent. Lorsque j’ai raté le concours, c’est que mon rôle, ma mission étaient ailleurs. J’ai appris une méthode de travail, des choses qui me sont très utiles pour aider mes enfants. Danik m’a mis le pied à l’étrier. Le rencontrer m’a permis de découvrir le monde des médias, de développer mon réseau…

Je suis bénie. Je crois pouvoir utiliser ce terme-là. A 37 ans, je suis bénie, parce que je sais saisir ma chance et dire au revoir quand il le faut.

L’univers Foodîles

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