Yaël : s’ancrer dans le moment présent

« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir ». Ces mots de Frantz Fanon résument le positionnement, l’investissement, l’engagement de Yaël Selbonne, journaliste, documentariste, autrice du récent Sur les traces de Guy Tirolien. Marie-Galantaise revendiquée, elle parle ici de son île, de son travail, de la maternité, de la manière dont, loin des diktats, elle explore une liberté qu’elle refuse de limiter.

« Moi aussi j’ai mon credo de poche, mais n’allez pas le répéter aux vents bavards et à la foule qui passe : on vous rirait au nez. »*

Si tu devais te définir en trois mots, lesquels serait-ce ?

Passionnée, ancrée, téméraire.

Qu’est-ce qui, dans ton parcours, te rend le plus fière ? Que corrigerais-tu, si tu en avais le pouvoir ?

Je n’emploie pas souvent ce mot car il me semble galvaudé. Je ne peux pas, par exemple, me dire Noire et Fière. La fierté est, selon moi, associée à un sentiment de supériorité. Il me semble très prétentieux. Or, j’essaie, autant que je le peux, de rester humble. J’utilise plutôt les termes « contente », « heureuse ».

Alors, je peux dire que je suis heureuse d’avoir travaillé pour le journal l’Équipe, d’avoir été réalisatrice de magazine à Canal +. Je suis heureuse d’avoir accompli mon rêve, celui de réaliser un film documentaire ancré dans mon existence. J’ai une petite fille d’un an qui me comble tous les jours de bonheur. Je suis heureuse que cette enfant soit le fruit d’un amour inconditionnel.

Je ne dispose pas de cette confiance en moi dont il est question partout mais je ne me fixe pas de limite. Je ne ressens aucune peur à aller vers l’autre, quel qu’il soit. Je suis très naturelle, fonceuse et j’aime être libre.

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Capture du documentaire Sur les traces de Guy Tirolien

Où vis-tu ? À Paris ou à Marie-Galante ? Pourquoi ?

De retour sur mon île natale que je n’ai jamais vraiment quittée, depuis cette année 2022.

Lorsque je suis partie poursuivre mes études, je suis revenue chaque année. Parfois, il m’arrivait de passer la moitié de l’année à Marie-Galante. J’ai toujours fait corps avec la terre où mes racines ont poussée. Aujourd’hui j’ai décidé d’investir sur ce territoire, de m’y implanter de façon pérenne. J’ai perdu mon conjoint, il y a peu. Plus rien ne me retenait à Paris.

Marie-Galante est en pleine émulation. Elle fourmille de projets, tant en matière culturelle qu’agronomique, d’agriculture ou pour ce qui concerne les énergies renouvelables. D’ici, j’observe, par exemple, la création d’un tiers-lieu dédié à l’agrotransformation, une plateforme de rencontres et d’échanges entre acteurs du secteur. Je soutiens la préservation de la rivière des Sources, l’unique rivière de Marie-Galante. Je m’intéresse également au jardinage et esquisse des projets en la matière.

« …Je crois que le soleil est un œuf de lumière pondu par la nuit, que la prière retombe en pluie de fruits dans la corbeille des mains offertes, que les étoiles sont des âmes qui brûlent (…) »*

Tes origines peuvent expliquer le choix d’un documentaire sur Guy Tirolien. Mais est-ce tout ? Qu’est-ce qui t’a conduit sur ses traces ?

J’ai grandi avec Guy Tirolien. J’ai appris Prière d’un petit enfant nègre. Comme lui, j’ai grandi à la campagne. Ce texte résonnait profondément en moi. Il me parle encore, comme si je l’avais écrit. Mon éducation est, par ailleurs, fortement teintée d‘anticolonialisme. Il me fallait donc creuser ce qui se savait sur cet homme, Marie-Galantais comme moi, notamment après cette soirée slam à laquelle j’ai participé, à Paris, durant laquelle sa poésie a été déclamée.

Je me suis rendue compte qu’elle ne résonnait pas qu’en moi mais au cœur de nombreux autres participants. J’ai réalisé que Guy Tirolien était connu bien au-delà des frontières de l’île où nous avons grandi.

On connaissait sa poésie mais connaissait-on l’homme, son parcours ?

Je suis donc partie sur ses traces et suis contente de pouvoir apporter ma pierre à l’édifice d’un fond d’informations plus riche sur cet auteur, notamment pour l’Éducation nationale.

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Photo de tournage de Sur les traces de Guy Tirolien

Ce documentaire est empreint de rencontres, de textes, de paysages. Il est à la fois poétique, politique et musical. Pourquoi l’as-tu souhaité ainsi, mêlé, mélangé, divers ?

C’était une évidence. Il s’agissait d’abord pour moi de mettre les poèmes de Guy Tirolien en images et en musique, pour que le plus grand nombre vienne à sa poésie. Quand on l’aborde, la poésie semble hermétique. Il s’agissait donc, au travers du personnage et de sa terre, d’offrir une ouverture vers ses textes. Il me tenait à cœur également de montrer la terre de Marie-Galante en évitant l’écueil touristique, doudouiste.

« …que la terre est une orange pour la soif de Dieu, que la fleur grimpe aux fenêtres pour consoler l’enfant qui pleure… »*

Quel est ton poème préféré de Guy Tirolien ?

Avec Redécouverte, tout semble prendre une autre forme. Mais Crédo est un poème à déguster. C’est mon préféré, celui qui clôt le documentaire.

J’aime cette représentation poétique de l’univers de Guy Tirolien. Pour moi, le poète y confie sa spiritualité. Je la prends à mon compte. Elle me berce et me console, dans ce monde où je ne me sens pas à ma place à cause de ma trop grande sensibilité, certainement. Ce monde pour moi est une dystopie et mon bonheur réside dans ma capacité (innée) à fabriquer, dans mon esprit, une utopie. Ce que je vous dis là me rappelle, d’ailleurs, une chanson d’Orelsan “Tout va bien” :

Si la voisine crie très fort
C’est qu’elle a pas bien entendu
Si elle a du bleu sur le corps
C’est qu’elle a joué dans la peinture
Et si un jour elle a disparu
C’est qu’elle est partie en lune de miel
En attendant les jours de pluie
Elle met ses lunettes de soleil

Tout va bien, tout va bien
Petit, tout va bien

Si je ne peux pas agir directement pour faire changer les choses, alors je préfère me voiler la face et me dire que « Tout va bien » ou qu’  » à force d’amour, demain il fera jour »…

J’en suis quand même arrivée à comparer une chanson d’Orelsan à un poème de Guy Tirolien ! (rires).

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Plus globalement, quelle lectrice es-tu ?

J’ai toujours aimé lire. Moins des romans que des essais, sociologiques, philosophiques. Parce que c’est plus concret. Le dernier essai qui m’a captivée est celui de Malcolm Ferdinand, Une écologie décoloniale.

L’auteur souligne la supercherie des politiques écologiques et environnementalistes occidentales. Il dénonce une sorte de néocolonisation par les pays occidentaux, à travers des actions dites environnementales mais qui laissent pour compte les peuples autochtones ou pire, les efface totalement. La réparation du monde suite à la destruction de nos environnements – je pense à nos territoires caribéens ou africains – par la colonisation, ne peut pas se faire sans une prise en compte sérieuse des peuples, c’est-à-dire des hommes qui vivent sur ces territoires. Et c’est cette prise en compte que Ferdinand qualifie de “décoloniale”.

Son approche novatrice me semble incontournable.

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Que représente la Négritude pour toi ? Ses poètes, le mouvement ? Et que penses-tu de cette idée, défendue par Guy Tirolien, d’une « internationale de la résistance à la colonisation » ?

La négritude était le moyen d’une époque. Elle a été une manière de rassemblement autour de valeurs communes, de faire briller le Continent. La Négritude était justifiée, nécessaire, à l’époque. Aujourd’hui, je crois qu’elle ne correspond plus à nos réalités. A l’époque, nous devions nous rassembler face aux colonisateurs. Il s’agissait de montrer que l’on peut briller au-travers de son art. La Négritude a magnifié l’Afrique. Il le fallait.

Aujourd’hui, nous brillons. Se définir en tant que « noir »  me semble réducteur, périmé. Aujourd’hui, ce qui compte, c’est l’écologie, l’économie. Ce sont nos territoires. Et ce mouvement ne peut être universel parce que chaque territoire dispose de ses propres réalités, de ses propres ambitions. Parce que l’on y perdrait notre ancrage. Nous devons toutes et tous œuvrer pour nos territoires. La Négritude était très conceptuelle, très intellectuelle. Aujourd’hui, il s’agit d’être plus ancré.

« ...que la pierre est un arbre qui n’a pas voulu croître, que la bonté est ce pays où l’on n’accède qu’après avoir laissé tous ses bagages à la douane de la douleur… »*

Quelle est ta quête ? Que quête la jeunesse Marie-Galantaise ? Guadeloupéenne ? Quelle te semble être sa mission, pour reprendre les termes de Frantz Fanon ?

Notre mission est d’œuvrer pour nos peuples, pour nos territoires, pour notre liberté à disposer de nous-mêmes. Cette dépendance à un pays aussi éloigné me choque. Mais l’indépendance n’est pas un folklore : elle est une attitude, une habitude que l’on acquiert. Elle est une ambition bien ancrée. Elle est une conscience que l’on peut faire les choses différemment. Aujourd’hui, il me semble fondamental de mettre en accord nos idées et nos actes.

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Et en tant que femme, quelle est ta quête ? Quelle est ta définition du bonheur ?

Je crois que je recherche avant tout à donner de l’amour.
J’ai toujours rêvé de fonder une famille. Je suis issue d’une famille (comme beaucoup d’autres familles antillaises et arabes, d’ailleurs) où les sentiments, les émotions sont presque taboues. On ne se prend pas trop dans les bras. On ne se dit pas ou peu de mots d’amour. Étant la fille d’un marxiste acharné et d’un combattant de la première heure pour l’indépendance de la Guadeloupe, j’ai très tôt compris qu’à la maison, les seuls sujets valables étaient les sujets politiques ou l’Histoire.

Sauf que je suis un être d’émotions, en surabondance (rires).

Alors, je crois qu’aujourd’hui, maintenant que je suis maman, ma quête n’est pas vraiment une quête de bonheur. Il est en moi, j’ai eu la chance de naître heureuse. J’ai eu la chance de grandir au paradis. Ma quête est celle d’une femme qui veut partager cette sensibilité au monde. J’ai envie de montrer qu’engagement ou militantisme ne riment pas forcément avec absence d’émotion ou de sensibilité – l’art le prouve ! – ce, au travers de mes engagements, mes réalisations, au travers de l’éducation que je donne à ma fille.

« …que un et un font un, même dans les luttes du plaisir, que le parfum du sacrifice nourrit les fleurs de l’art et, qu’à force d’amour, demain il fera jour. »*

Sur les traces de Guy Tirolien

(Disponible jusqu’en juin 2023)

*Credo in Feuilles vivantes au matin, Guy Tirolien

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Marine dit :

    Un bel article, qui fait sens ! S’ancrer, c’est le début de l’alignement <3

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci, Marine pour ce retour. En effet… Ce qui, d’ailleurs, est très agréable dans le propos de Yaël, est cet alignement, son cheminement, cette capacité à positionner, à expliquer cet ancrage, avec une simplicité telle qu’il ne peut que conduire à la réflexion.

      Aimé par 1 personne

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