Fanny : conjuguer sa double culture à l’impératif présent

Il n’est rien de plus inconfortable que l’uniformité. Fanny Marsot, journaliste, à Europe 1, raconte son enfance entre la Franche-Comté et la Martinique. Elle conjugue sa double culture à l’impératif présent. Fanny en appelle à une représentation rénovée des Outre-mer. Question de justesse, de justice.

Si tu devais te décrire en trois mots, lesquels seraient-ils ?

Courage. Bienveillance. Hyperactive.
Je trouve que le courage est la plus belle des qualités. Lorsque mon compagnon me dit que je suis courageuse, pour moi, c’est l’équivalent de ‘Tu es belle’. Il n’y a rien de plus fort.

Comment as-tu vécu ce passage des médias locaux, régionaux aux médias nationaux ? Il y a-t-il une différence dans le traitement de l’information ?

Ma famille m’a suivie. Il a fallu s’adapter à la vie ici, au climat, à l’environnement. Cela a été un peu difficile pour nous, au début, le temps de trouver nos marques.

Professionnellement parlant, le passage d’un paysage à l’autre, s’est très bien déroulé. À RCI Martinique, j’étais plus autonome, seule responsable de mon sujet, ce qui est un peu normal puisque les équipes sont plus restreintes. A Europe 1, mon rédacteur en chef relit chaque phrase, me pousse à trouver le mot juste. J’ai dû m’y habituer. C’est une aventure fabuleuse. C’est ce que j’espérais. C’est tout ce que je pensais ne pas pouvoir obtenir…

Pourquoi toi ? C’est impossible. Qu’est-ce que tu aurais de plus que quelqu’un qui vit dans l’Hexagone ? Tu as zéro contact, aucun réseau, tu n’iras nulle part. Terrible syndrome de l’imposteur…

Pendant longtemps, j’ai pensé Si personne ne t’a appelée jusqu’ici, c’est que tu n’as pas les compétences. J’étais pétrifiée par le doute. Lorsque je regardais les journaux nationaux, je me sentais pourtant capable de prendre l’antenne. Une fois la télé éteinte, le doute m’étreignait de nouveau. Pourquoi toi ? C’est impossible. Qu’est-ce que tu aurais de plus que quelqu’un qui vit dans l’Hexagone ? Tu as zéro contact, aucun réseau, tu n’iras nulle part. Terrible syndrome de l’imposteur : je faisais un pas en avant, trois pas en arrière.

Et puis, il y a eu le confinement, une bonne dose d’audace, le soutien de mon entourage, de mon compagnon, de mes parents, de ma sœur, de mes collègues surtout. RCI m’a laissé passer des entretiens dans les locaux. Ma rédactrice en chef m’a encouragée. J’ai tenté l’aventure. J’ai postulé. À Europe 1 et à BFM. J’ai été prise.

Même si je doute, j’aime les défis. Je me contrains à faire de mon mieux, à me dépasser. Faire de ton mieux n’est pas suffisant, me répète souvent mon rédacteur en chef. Tant mieux. Le confort, ce n’est vraiment pas mon truc.

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Crédit photo : @Europe 1

Que signifie le métier de journaliste, aujourd’hui ? Quelle valeur particulière lui confère l’époque ?

C’est un métier difficile.

Du fait d’abord de la concurrence permanente des réseaux sociaux, avec lesquels nous devons composer. Ils sont devenus un univers de référence. Du tweet à la déclaration sur Facebook, les réseaux abolissent les barrières : on n’a plus à tendre le micro puisqu’il existe des espaces de parole disponibles. Ils réduisent notre influence, notre utilité tout en élargissant nos champs de référence, nos sources d’information. Mais cette énorme source, à proximité, est truffée de mauvaises informations dont il faut se méfier.

Les réseaux entament nos libertés.Tu peux te retrouver clouée au pilori pour un article que tu as écrit ou une position que tu as prise.

La défiance du public n’est pas facile à vivre. Tu fais ton boulot avec le plus d’honnêteté, de sincérité, d’objectivité possible et tu as l’impression que cela ne suffit pas.

Tout cela dit, le journalisme reste aussi un métier accessible. Pourvu de travailler.

Je m’accroche au positif. Je veux être optimiste.

Plusieurs affaires d’agressions, de violences entachent la profession. Que disent-elles de la difficulté à être une femme journaliste, à pratiquer ce métier lorsque l’on est une femme ?

Il y a de sombres connards partout.

J’ai, cependant, les sentiments que les choses avancent. Si les femmes osent parler, c’est la preuve que cela commence à aller mieux. Dommage qu’il semble s’agir de femmes qui ne craignent plus pour leur carrière.

Les hommes réfléchissent beaucoup plus avant d’agir. Ce semble moins une prise de conscience que la crainte de la sanction. Qu’importe. L’essentiel étant qu’ils réfléchissent. Les rédactions ne craignent plus de sanctionner, de suspendre de l’antenne, de se séparer des personnes mises en cause.

On va dans le bon sens. Les choses évoluent. Pas assez vite, sans doute mais une société ne se réforment pas en deux-deux. Je m’accroche au positif. Je veux être optimiste. Lorsque je pense à tout cela, je pense à mon fils aussi, à son éducation. Je souhaite qu’il devienne un homme bien, qu’il se comporte correctement, qu’il soit quelqu’un de droit.

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Tu es originaire de la Martinique mais tu es née en France-Comté. Comment as-tu vécu ce métissage culturel ?

Petite, en Franche-Comté, j’étais l’une des seules fillettes noires. Cela n’a pas été facile. Lorsque nous avons quitté la Franche-Comté pour la Martinique – j’avais sept ans – cela n’a pas été simple non plus. J’avais l’accent franc-comtois, je ne comprenais pas le créole. En vacances dans le village de ma grand-mère – j’y allais une fois par année – , mes cousins se demandaient ce que je racontais lorsque je parlais créole. J’ai eu beaucoup de mal à trouver ma place, à l’école, dans la famille.

Avec le temps, t-a-t-il semblé plus simple à vivre, ce métissage ? Existe-t-il une hiérarchie dans ton rapport à tes origines ?

En grandissant, je me suis rendue compte qu’il ne s’agissait pas de deux handicaps mais de deux richesses. Je ne peux être l’une ou l’autre puisque, de fait, je suis les deux. Aujourd’hui, j’aime autant le boudin que le Mont d’or.

J’ai appris à conjuguer avec ce que l’on a voulu diviser. On a voulu me forcer à choisir ? J’ai préféré mélanger. Ce n’est pas facile mais cela t’apprend à être à l’aise partout. Le matin, au téléphone, j’adopte l’accent franc-comtois avec ma grand-mère et mon père. Le soir, je m’énerve en créole. Ma place est partout.

Je crois fermement que peu importe d’où l’on vient, si l’on a envie d’avoir une place, on peut la créer. J’ai galéré à trouver la mienne. Maintenant que c’est fait, j’y tiens. Il faut en finir avec les clivages à la noix : on peut s’intégrer où l’on veut. L’important me semble d’être en accord avec soi-même avant de demander quoi ce soit aux autres.

En tant qu’Ultramarine, je souhaiterais que l’on entende plus l’actualité de chez moi. Parce que l’Outre-Mer, c’est aussi la France et qu’il ne s’agit pas que de cartes postales, de repères de drogués, de dealers ou d’anti-vaccins. Nous sommes tellement plus que cela !

Que penses-tu de la représentation des personnes non blanches dans les médias ?

Il me semble évident qu’elle n’est pas suffisante. Les médias, le cinéma, la culture, doivent être représentatifs de la société. Ce ne me semble pas être le cas. Et comme l’on se refuse à faire des statistiques ethniques, on ne saura jamais à quel point. Cela permettrait pourtant de mieux rendre compte du problème, d’invalider des théories qui font la lie de l’extrême-droite, d’installer des politiques plus en phase avec la société. Je me demande dans quelle mesure une part de quota serait bénéfique.

C’est à la fois le rôle des médias et de l’école de mettre en avant la palette de couleurs, d’origines, de cultures.

En tant qu’Ultramarine, je souhaiterais que l’on entende plus d’actualités de chez moi. Parce que l’Outre-Mer, c’est aussi la France et qu’il ne s’agit pas que de cartes postales, de repères de drogués, de dealers ou d’anti-vaccins. Nous sommes tellement plus que cela !

Je regrette que dans l’actualité chaude, on n’en parle pas. Je regrette que l’Outre-mer n’illustre pas des sujets d’ordre généraux – le prix de l’électricité, la crise énergétique, une crise économique – au même titre que n’importe quelle autre région de France, que la Franche-Comté.

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Que penses-tu du rapport qu’entretiennent les territoires dits d’Outre-mer avec l’Hexagone ? Du rapport entre l’Hexagone et ces territoires ?

Le lien est ambigu. Nous manquons de cette reconnaissance.

On affiche des efforts, durant les campagnes électorales, par ailleurs, mais tout cela est tellement maladroit ! Les Ultramarins ne se sentent ni aimés, ni considérés, ni respectés. Nous vivons avec des blessures qui ne sont pas refermées, des traumatismes qui ne sont pas réglés, qui se transmettent de générations en générations. Troubles sociaux, enseignement de l’Histoire : ce rapport troublé à la « mère-patrie » ressemble à une crise d’adolescence. Il se déroule dans un théâtre où les cartes n’ont pas été redistribuées, où les terres, une part importante des richesses, appartiennent aux mêmes qu’à l’époque de l’esclavage.

On essaie d’exister sur les ruines de quelque chose avec lequel on nous dit, bon ben voilà, construisez avec les cendres dont vous disposez-là. Débrouillez-vous.

Les présidents des régions Guadeloupe, Martinique, Guyane, de Mayotte et de la Réunion ont lancé ce que l’on a nommé l’Appel de Fort-de-France pour dénoncer « une situation de mal-développement structurel », les inégalités « de plus en plus criantes » dont souffrent les populations de ces territoires d’Outre-mer. Ils ont insisté sur la nécessité d’une « nouvelle politique économique » fondée sur leurs « atouts notamment géostratégiques et écologiques »… Qu’en penses-tu ?

Je m’interroge sur l’efficacité.

Quand tout cela aura-t-il un impact pour les gens qui vivent sur ces territoires ? Que veut-on ? Que veut-on créer ? Vers où tourner le volant pour aller dans la bonne direction ? Quelle manœuvre est la plus appropriée, aujourd’hui : la marche en avant ou la marche arrière ?

S’il existe un projet concret, chiffré, établi qui indique que cette direction sera la meilleure, d’un point de vue social, économique, qu’elle donnera envie aux jeunes de revenir pour développer le pays, allons-y. Nous sommes plein d’espoir.

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Dans le portrait précédent, Nathalie Fanfant évoquait l’époque en ces termes : « Un monde s’effondre, un autre est en train de naître. Que fait-on pour ne pas se tromper ? Qu’est-ce qui est essentiel dans notre vie ? » Qu’est-ce qui te semble essentiel ?

L’éducation de mon garçon me semble fondamentale. Je souhaite l’aider à grandir au mieux. J’espère être une bonne maman.

Pour les Outre-Mers, leur inclusion participera à la résolution des 1001 problèmes avec l’Hexagone. Nous devons disposer de place pour raconter nos histoires, nos actualités, cesser d’être représentés comme exotiques ou comme des assistés – je reprends ici les termes de camarades de classes en école de journalisme. Ce que j’ai pu entendre était tellement désespérant que je ne savais pas si je devais en vouloir à celles et ceux qui me sortaient pareilles énormités.

Je suis fatiguée de ces représentations doudouistes. Il n’y a pas que les plages en Martinique. Nous avons aussi des choses extraordinaires à raconter : faites-nous de la place.

La valorisation de nous-mêmes passe aussi par l’image que renvoient les médias nationaux. Ils doivent aussi exposer le meilleur de ce que nous sommes.

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Quelles artistes/œuvres artistiques t’ont marqué, cette année ? Et pourquoi ?

Une exposition parisienne, à l’Atelier des Lumières, sur le cosmos, la conquête spatiale, l’espace. Assise sur le sol, les images passent sur toi, au-dessus de toi, autour de toi, c’est époustouflant ! On décolle et puis l’on y est, dans le cosmos. Avec d’autant plus de plaisir, pour ma part, que la fusée s’élançait de la base de Kourou, en Guyane, où j’ai débuté ma carrière.

Côté livres, le Goncourt 2021, Mohammed Mbougar Sarr, m’a beaucoup impressionnée.

Je ne connaissais pas cet écrivain malien qui a inspiré le personnage principal. Il y a ce passage impressionnant, un monologue de la maman dudit personnage, que j’ai lu à haute voix dans mon salon. Elle délire, divague, elle raconte sa douleur en une longue tirade. C’est très touchant, très émouvant.

Enfin, il y a cet ouvrage collectif qui devrait bientôt paraître, Martinique 2022 : dix nouvelles.

Il y a quelques années, j’ai participé à un concours de nouvelles organisé par la CTM, la collectivité territoriale de la Martinique. Mon histoire – celle d’un voyage physique et temporel de la Martinique au Bénin, de la fierté de ces ancêtres disparus de voir ce que nous devenons – a été sélectionnée pour intégrer le recueil. Elle s’appelle Kilodé. Cela signifie « Pourquoi ? »…
( NDLR : Pour en savoir plus, écoutez le podcast de Fanny).

Il y a, évidemment, des personnes que j’admire. Mais, mon modèle ultime, c’est ma maman. Je lui voue une admiration sans borne.

Quelle femme es-tu ? Quelle femme veux-tu être ? Un modèle peut-être ? Une définition ?

Ma définition de la femme ? Un être humain avec des espoirs, des ambitions, des désirs. Un être humain complexe, divers, parce qu’il n’existe pas une femme mais une multitude de femmes et d’hommes. Il y a en que l’on trouve chouettes et d’autres beaucoup moins. Cela dépend de chacun. Cela dépend de nos humeurs, de qui nous sommes.

Il y a, évidemment, des personnes que j’admire. Je trouve Mélody Gardot très élégante. Elle a un talent fou. J’admire ce talent, son travail. J’ai eu la chance de la rencontrer. C’est une personne très chouette.

Mais, mon modèle ultime, c’est ma maman. Elle est passée par des épreuves très difficiles, depuis l’enfance. Elle aurait pu flancher, céder, comme toutes celles et ceux qui ont traversés l’enfer. Mais non. Elle est là. C’est un soleil qui brille et qui brûle de l’intérieur. Elle nous a inculqué, à ma sœur et moi, des valeurs d’indépendance, d’autonomie. Elle nous a éduquée en femmes fortes. Je lui voue une admiration sans borne.

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